LES SYNOPTIQUES
Articles de l’Humanité 7/09/2010: “La psychanalyse décrite comme fait social” à propos du livre de Samuel Lézé: “L’Autorité des psychanalystes”
Anthropologue Samuel Lézé interroge les formes d’autorité de la psychanalyse qu’il décrypte comme un phénomène d’intervention politique dans la société.
L’Autorité des psychanalystes, de Samuel Lézé, PUF, 2010.
La psychanalyse est un objet paradoxal, insaisissable et d’exception… Ainsi débute le livre de Samuel Lézé, L’autorité des psychanalystes paru au mois d’avril au Presse Universitaire de France. S’agit-il donc d’un nouveau livre qui défend la singularité de son objet, qui prêche l’humanisme de la psychanalyse, pratique mal comprise et malmenée contre l’universalisme scientifique? Non, car Samuel Lézé, n’est pas psychanalyste, ni l’un de ses partisans, il est anthropologue. Son livre n’introduit donc pas une nouvelle pierre dans l’actuelle controverse intellectuelle (et non scientifique!) sur le crédit de la psychanalyse. Il élargit le champ en introduisant du temps et de l’espace. On se réjouit à chaque page: ici ça ne communique pas, ça pense. Et on en avait grandement besoin. Formé en anthropologie sociale et ethnologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Science Sociale, c’est en chercheur qu’ il étudie non pas le discours de la psychanalyse mais son fait social: Un fait social non identifié. Ce livre minutieux nous décrit donc la grammaire d’une pratique, sa rationalité sociale quoiqu’on puisse en penser par ailleurs de sa scientificité ou de son efficacité.
Critiquer ou s’engager
Observer sans juger. C’est là, la position méthodologique classique de l’observateur en science sociale. Pourtant cette position qui tend à une certaine neutralité ne semble pas si facile à défendre dans ce contexte. La psychanalyse ne serait pas un objet d’étude comme les autres ? Au fur et à mesure de son enquête, Lézé rencontre un discours. Le discours qui environne, de près ou de loin, la psychanalyse est un discours de l’exception et de la marge. La psychanalyse se révèle être un objet étude brûlant qui cristallise bien des attentes et cultive volontiers une certaine équivoque. Dans ce contexte, quelle enquête possible ?
D’un côté, on lui conseillera vivement d’entreprendre son analyse, d’en faire l’expérience pour pouvoir véritablement comprendre et étudier cette pratique. « On peut discourir sur l’art du plongeon, mais sans le plongeon… »
De l’autre, se distille la critique à peine voilée des sciences sociales, qui parlent souvent d’une pratique dont elles ignorent tout sur le plan empirique, conduisant ainsi à une lecture tout en négativité du phénomène. Face à cet objet, les positions semblent simplifiées: S’engager ou critiquer. Comme si les armes nues de l’anthropologue ne pouvaient seules approcher cet objet d’étude qui fascine tant.
La psychanalyse échapperait-elle aux lois qui régissent toute organisation sociale? Cette question permet à Lézé d’introduire sa thèse – strictement anthropologique. La psychanalyse fonctionne comme une organisation militante.
Cette thèse a ses effets. D’un point de vue méthodologique, tout d’abord, cela signifie que même ce fait social là peut être décrit, analysé de l’extérieur, que l’on peut également en faire l’histoire et en spécifier son écologie. Mais d’un point de vue théorique surtout, ce concept inaugure une nouvelle lecture de ce fait social traditionnellement étudié sous le seul angle de la sociologie des religions.
La psychanalyse, une religion ?
C’est là la fameuse thèse démystificatrice qui réunit ceux qu’il nomme les anti-freudiens (par opposition aux freudiens) mais également la plupart des travaux de sociologie[1] de la psychanalyse. Elle serait selon eux, un système sectaire qui réclame l’adhésion aveugle de ses partisans. Pour Lézé, rien n’est moins sûr: « La psychanalyse n’est pas apolitique ni une nouvelle religion qui dépolitiserait les individus, (…) elle est une façon de faire du politique par d’autres moyens, en particulier, en devenant freudien. »
Comparée la psychanalyse à la magie et Freud à un meneur de secte, c’est mal percevoir son histoire naturelle et sa nécessaire marginalité sociale. Paradoxale, faussement familière, la psychanalyse est à la fois porteuse d’une souveraineté intellectuelle et d’une autorité culturelle auprès de nombreuses pratiques et n’en demeure pas moins marginale. Ce sont les professionnels qui deviennent freudiens, le freudisme ne devient jamais une profession !
Pendant ces dix dernières années, Samuel Lézé a parcouru le champ de la psychanalyse parisienne et suivi son actualité. Grâce à lui, on découvre, page après page, son mode d’organisation, ses manières de faire autorité mais aussi sa dialectique interne, entre le charisme de ses figures phares et ses routinisations institutionnelles.
Or l’heureux sort a voulu que livre précis et minutieux soit publié à la même période que celui de Michel Onfray sur Freud. Le contraste est saisissant. D’un côté, un travail critique complexe qui ne réduit jamais son objet d’étude, de l’autre, un nouvel épisode des Freud’s Wars qui mobilise un registre argumentatif simplifié: réduire toute la psychanalyse à un seul homme tout puissant, Freud.
Or, comme le dit, discrètement Samuel Lézé dans son livre, Si toute description anthropologique est en définitive décevante, c’est qu’elle ne mène pas le chercheur à la rencontre des êtres surnaturels ou héroïques… On lui répondra, que cette déception là, on la préfère aux portraits caricaturés. Car, actuellement, c’est de complexité et de réflexion dont ont besoin ceux qui travaillent le soin psychique.
[1] Il dénonce notamment la position de Robert Castel dans le Psychanalysme où, dit-il, il joue le petit jeu de raconter des histoires édifiantes qui confirment des stéréotypes.
Catherine Jourdan